Economie sociale, solidaire et circulaire : répondre aux enjeux de société

Depuis plusieurs années, l’économie sociale et solidaire suscite un intérêt grandissant. Mais si elle tient ses promesses c’est grâce au soutien et l’engagement des collectivités. Focus sur un secteur qui résiste à la crise et promet de belles perspectives de développement !

Le paysage de l’économie sociale et solidaire (ESS) a profondément évolué depuis son apparition en Europe, dans la seconde moitié du XIXe siècle. Plus structuré, ce secteur regroupe aujourd’hui cinq grandes familles statutaires : les mutuelles, les associations, les entreprises sociales et solidaires, les coopératives et les fondations. Traditionnellement active dans le domaine de l’aide sociale, de la banque, de la santé, de l’éducation populaire, du sport, des loisirs et de la culture, l’ESS a également investi le champ du commerce équitable et du développement durable. Aujourd’hui deux tiers des communes françaises comptent au moins une entrepris de l’ESS.

Pourquoi un tel intérêt ? D’abord et avant tout parce que les organismes et entreprises de l’ESS résistent bien mieux à la crise que le reste de l'économie. L’emploi s’y est même accru ces dernières années. L'économie sociale et solidaire crée plus de 5000 créations d'entreprises en moyenne chaque année et plus de 11000 établissements employeurs sont créés en moyenne chaque année

L’indispensable soutien des collectivités

Pour Jean-Louis Cabrespines, président du réseau des CRES(S), le soutien des territoires est fondamental pour tirer le meilleur parti du potentiel de développement de ce secteur. « L’engagement des collectivités est plus que jamais nécessaire pour permettre un développement maîtrisé de tous types d’activités, y compris industrielles. Certains conseils régionaux, comme en Bourgogne, l’ont compris. Ils obtiennent aujourd’hui des résultats significatifs. » À Dijon, l’association Ethicofil, et son projet Multétudes, ont ainsi permis de former des personnes en insertion aux techniques du télémarketing, en réalisant gratuitement des études de marché pour le compte de 8 créateurs d’entreprises. Toujours en Côte d’Or, le foyer rural de Brouilland propose deux nouveaux services à la population : un groupement d’achats et une épicerie associative qui redynamise la vie locale.

Par leur ancrage territorial, leur dimension collective, leur mode de gouvernance démocratique et leur objet non-lucratif, les structures de l'économie sociale et solidaire démontrent chaque jour qu'il est possible de concilier préoccupations sociales et efficacité économique. La bonne exploitation de ce potentiel précieux, plébiscité par les citoyens, dépendra avant tout de la pertinence et de la cohérence de la réponse publique et du soutien apporté aux initiatives.

Les structures d’économie sociale et solidaire sont des acteurs historiques et majeurs de l’économie circulaire. Annoncée par le Plan Climat de juillet 2017, la feuille de route du gouvernement sur l’économie circulaire (FREC) a marqué un tournant le 23 avril dernier : le projet de changement de modèle économique, de l’économie linéaire à l’économie circulaire, est acté. À tous les échelons du territoire, il faut produire, consommer et « penser » autrement face aux ressources naturelles qui s’épuisent : utiliser plutôt que posséder, fabriquer des produits durables plutôt que jetables, recycler plutôt que gaspiller... Un nouveau modèle qui sera encouragé par une fiscalité soutenant le recyclage plutôt que l’élimination des déchets, ou une commande publique exigeant 30 % de clauses environnementales – vs 10 % aujourd’hui – d’ici à 2020 par exemple. Mais aussi et surtout, un modèle initié par des hommes et des femmes mu(e)s par des convictions et des volontés très fortes. C’est le cas dans la plupart des collectivités où des initiatives ont su instaurer des circuits courts pour réduire l’impact écologique, valoriser les déchets et créer de l’insertion et de l’emploi.

Conseil départemental des Vosges (88)

Une « usine à gaz » vertueuse

En avril dernier, s’est déroulée une expérience de collecte et de transformation des herbes de bord de routes en biogaz. Portée par le pôle Eco Ter*, financée et mis en œuvre par le Conseil départemental des Vosges avec l’appui de différents acteurs, dont des méthaniseurs, la société  Noremat (matériel d’entretien et services) et une association d’insertion sociale, elle a permis de conduire plusieurs opérations. Tout d’abord, il a fallu ramasser et trier les déchets disséminés dans les herbes. Quatre jeunes de l’association d’insertion Jeunesse et Cultures d’Epinal ont mené à bien cette mission, encadrés par un éducateur spécialisé. Ensuite, une fois bien nettoyée, l’herbe a été fauchée, aspirée, stockée et transportée grâce à l’engin spécifique élaboré pour l’opération. Elle aura au préalable fait l’objet d’une analyse du taux d’hydrocarbures et de métaux lourds pour s’assurer de sa non toxicité et ensuite recyclée en énergie pour être injectée dans le réseau général électrique et quelques serres du territoire. Résultat : valorisation des déchets des bords de route, insertion sociale et professionnelle, production d’énergie propre, tout cela sur un circuit court et local. 

*Écologie, économies, sociale et solidaire sur le territoire de l’agglomération d’Epinal. 

« Au niveau du département, nous nous intéressions depuis un moment à l’expérience de la Mayenne, précurseur dans la transformation des herbes d’accotement en gaz. Il se trouve que, parallèlement, les unités de méthanisation, qui transforment le fumier, les matières végétales, les résidus alimentaires, se sont développées et souhaité utiliser les herbes de route dont le gisement est énorme – nous avons plus de 3000 km de route – et facile d’accès. Aujourd’hui il y a 13 méthaniseurs actifs dans les Vosges. L’un d’entre eux, Noremat, a mis au point un tracteur capable d’aspirer, stocker et transporter jusqu’à 17 tonnes d’herbe fauchée dans un caisson. Grâce à cette expérience, nous savons que nous pourrions traiter, dans ce système circulaire, 16 000 tonnes d’herbes par an. À nous d’établir un bilan détaillé et un budget pour déployer l’expérience sur tout le territoire ! » 

Jean-Paul Rouhier, responsable du parc départemental des Vosges

Saint-Brieuc (22)

Amplifier la collecte et le recyclage alimentaire

Recycler les produits alimentaires participe à l’optimisation de toute une filière de production : moins d’énergie consommée, moins de pollution, et au bout du compte, moins de gaspillage. C’est pourquoi Kerval Centre Armor, syndicat de valorisation des déchets des Côtes d’Armor, œuvre depuis cinq ans contre le gaspillage alimentaire sur le territoire de Saint-Brieuc Armor Agglomération. En 2016, dans le cadre de l’appel à projets « Territoire zéro déchets, zéro gaspillage  », REGAL Centre Armor, réseau pour éviter le gaspillage alimentaire, est initié. Composé de treize signataires (collectivités, associations, porteurs de projets, commerces…), REGAL s’empare de toutes les opportunités pour intégrer le plus d’acteurs possible dans des projets concrets. « Nous avons eu l’idée de pousser les portes des grossistes pour aller chercher des produits alimentaires en amont, avant leur distribution », raconte Myriam Lorant, cheffe de projet Gaspillage alimentaire REGAL. Une expérimentation est menée avec un grand distributeur et une entreprise de la filière don : les invendus et produits peu abîmés sont mis à la disposition des associations (Secours Populaire, Restos du Cœur…). 16 400 repas supplémentaires ont ainsi été distribués en quatre mois. « L ’objectif est de mettre en lien les acteurs du don alimentaire, la restauration collective, la filière industrie et distribution et sensibiliser le grand public pour recycler les aliments. Aujourd’hui, nous généralisons cette expérience et allons viser les boulangeries du territoire, car le pain est le produit le plus jeté ! » conclut Myriam Lorant.

Mulhouse (67)

L’écologie industrielle prend forme

Inventorier les ressources, détecter les besoins, créer des synergies : les entreprises de Mulhouse Alsace Agglomération (M2A) disposent, depuis début 2016, d’un espace d’échanges pour concrétiser des projets de partage d’énergie, de recyclage de déchets, de mutualisation de matériaux, d’équipements et de ressources humaines. Cette mise en réseau pilotée par la M2A, dans le cadre du service Action Industrie Collaborative, vise à créer un cycle collaboratif qui limite les impacts écologiques de l’activité industrielle tout en créant des économies pour les entreprises. Les « ateliers de détection » ont lieu deux fois par an et ont initié un réseau de 40 entreprises de tous secteurs d’activités et de toute taille. Ainsi, un constructeur automobile fait don de ses fûts d’acier usagés à un autre qui les utilise pour collecter ses déchets dangereux, les moquettes usagées du Parc des expositions sont récupérées par une petite entreprise qui les recycle. Quand les déchets des uns deviennent les ressources des autres, l’écologie industrielle a tout bon !

« Engagée depuis 2015 dans la transition énergétique et le développement de l’industrie du futur, Mulhouse Alsace Agglomération (M2A) a tout naturellement promu l’économie circulaire comme axe de développement stratégique pour les entreprises de son territoire. Nous présentons celle-ci comme une source de gains économiques et donc de compétitivité qui parle aux entrepreneurs. L’objectif est que les entreprises travaillent de manière transverse et collaborative et non plus en silos, et qu’elles intègrent l’économie circulaire dans leur ADN. Action industrie collaborative (AIC) est un moyen de booster la concrétisation de projets de récupération de déchets, de mutualisation des ressources humaines – notamment par les TPE –, de partage d’équipement et d’achat groupé d’énergie. Nous travaillons aujourd’hui à développer des filières spécifiques comme un réseau de chaleur, ainsi que la collecte mutualisée de bois, pour renforcer le mix énergétique de la collectivité. » 

Anaïs Bellicam, chargée de mission Développement économique Mulhouse Alsace agglomération

Parc naturel régional du Gâtinais français (91/77)

Du champ au chantier, une filière de chanvre exemplaire

D’un côté une plante « propre » qui pousse toute seule, sans eau, ni engrais et pesticides. De l’autre, une volonté de diversifier l’agriculture locale et proposer une solution saine pour l’isolation des bâtiments en remplacement de la laine de verre, trop polluante. « Il nous a fallu quelques mois pour décider que le chanvre serait la plante idéale », raconte Jean-Jacques Boussaingault, président du Parc naturel du Gâtinais français. En 2008, une poignée d’agriculteurs et d’agricultrices se lancent dans l’expérience sur une vingtaine d’hectares. Les perspectives sont intéressantes sur le marché de l’isolation mais aussi sur celui du béton (chènevotte). Chanvre Avenir, association d’agriculteurs et d’agricultrices est créée. La filière démarre en « exportant » le chanvre dans des usines de transformation en Vendée et dans l’Est de la France. « Nous avons pris conscience que notre bilan carbone n’était pas bon et qu’il valait mieux transformer sur place et en faire profiter l’économie locale » poursuit Jean-Jacques Boussaingault. En 2015, un groupement de quatre communes de l’Essonne met à disposition des bâtiments d’une ancienne friche industrielle pour installer une unité de transformation. Paille et grains servent de produits de base pour l’isolation et la construction mais aussi pour l’alimentation animale et bientôt l’alimentation humaine (huile, farine…). L’entreprise Gatichanvre gère la transformation et la commercialisation des produits. De son côté, le Parc du Gâtinais français, continue d’œuvrer pour sensibiliser et convaincre les prescripteurs de la construction à utiliser le chanvre. Des formations sont organisées pour toutes les entreprises de bâtiments, maîtres d’œuvre, architectes… Selon Jean-Jacques Boussaingault, tous les paramètres de l’économie circulaire sont présents :  « la culture du chanvre, matière première biosourcée, est un rendement complémentaire facile pour les agriculteurs, sa transformation est à l’origine de la création d’une usine et donc d’emplois. Comme celle-ci fournit la filière du bâtiment local, le circuit de distribution est court. La boucle est bouclée ! ».

Saint-Marcellin (38)

Une ressourcerie profitable à toute la collectivité

Lorsque l’insertion sociale et solidaire impulse la création d’une ressourcerie locale, tout le monde y gagne. C’est ce qu’illustre le projet de PA-ISS, pôle d’activités et d’innovations sociales et solidaire situé sur territoire du Sud Grésivaudan. Encadré par la communauté de communes, -Saint-Macellin Vercors Isère- PA-ISS installe en 2011, la ressourcerie Recycl’Eco sur la déchetterie  gérée par la collectivité. Les « valoristes » en insertion ont plusieurs missions : récupérer, nettoyer, réparer les encombrants avant de les mettre en vente dans le local de 70 m2 in situ. L’objectif est de capter le maximum d’encombrants (petit électroménager, vaisselle, livres, jouets…) pour éviter leur enfouissement. Une autre mission de taille : accueillir, aider et sensibiliser le public qui vient jeter, pour expliquer les avantages du tri et du recyclage. Le succès est au rendez-vous. En 2018, PA-ISS valorise presque 180 tonnes, soit 9 % des encombrants, ce qui est au-delà de l’objectif ixé par les élus qui est de à 8 % ! Par ailleurs, 30 personnes en insertion y travaillent, soit 14 ETP (équivalent temps plein). Ces chiffres augmentent d’année en année. Mais l’expérience ne s’arrête pas là. La surface de vente étant réduite, un deuxième magasin est ouvert au centre-ville de Saint-Marcellin en 2015 avec un positionnement bien précis : on y propose des objets de marque en bon état. C’est le haut de gamme de la ressourcerie ! Ce magasin alternatif est très bien accueilli car il contribue aussi à redynamiser le centre-ville. Trois personnes en insertion y sont affectées. Une troisième surface voisine a ouvert ses portes le 1er juillet pour valoriser du textile, des objets, et proposer un important rayon enfant. Tout le monde y gagne !

« Plus nous recyclons, plus nous sommes rémunérés par la collectivité qui fait ainsi des éeconomies sur les coûts d’enfouissement en décharge des encombrants t. Et plus nous captons des objets, plus le public profite de produits recyclés à prix abordables! » 

Brigitte Briel chargée du pôle PA-ISS