L'intergénérationnel, une politique du décloisonnement

Nouvelles formules d'habitat, partage d'activité entre différentes générations, réveil des solidarités de voisinage… Depuis une vingtaine d'années, les collectivités territoriales se sont emparées de la question intergénérationnelle. Des politiques qui nécessitent, plus que d'autres, de décloisonner les services et de travailler avec les autres acteurs.

Nouvelles formules d'habitat, partage d'activité entre différentes générations, réveil des solidarités de voisinage… Depuis une vingtaine d'années, les collectivités territoriales se sont emparées de la question intergénérationnelle. Des politiques qui nécessitent, plus que d'autres, de décloisonner les services et de travailler avec les autres acteurs.

Bonne nouvelle, la France n'est pas en retard sur la question intergénérationnelle. Elle est même le seul pays européen qui ait développé un programme intergénérationnel éducatif (le programme éducatif "Ensemble Demain"), dans plus de 90 départements en réseau avec les collectivités, les services de petite enfance, jeunesse et sports. 
Si l'éducation nationale a été pionnière, les collectivités territoriales ne sont pas en reste. Depuis une vingtaine d'années, elles multiplient les initiatives de mixité intergénérationnelle en jouant sur différents tableaux : recherche de solutions alternatives pour l'habitat des personnes âgées, incitation au bénévolat intergénérationnel, réveil des solidarités de voisinage, etc. Cette dimension est de plus en plus présente dans les projets des collectivités, des bailleurs sociaux et des établissements collectifs. 
L'objectif est d'aller dans le sens du bien vieillir, en facilitant le maintien à domicile des personnes âgées qui le souhaitent, mais aussi de favoriser la transmission des savoirs et des valeurs entre générations pour renforcer la cohésion sociale et les solidarités.

L’habitat, une réponse

Comment lutter contre l'isolement croissant des seniors et retisser les liens entre les générations ? L'une des réponses passe par l'habitat. Différentes solutions sont expérimentées pour mélanger les populations : logements étudiants à l'intérieur ou à proximité des Ehpad, maisons intergénérationnelles, programmes d'habitat participatif intergénérationnel, colocations entre étudiants et seniors. Collectivités et associations proposent de mettre en relation les étudiants qui ont du mal à se loger avec des personnes âgées, dont les logements sont souvent sous-occupés après le départ des enfants et qui se sentent rassurées par la présence d'un jeune. La cohabitation peut être aussi temporaire. Depuis 2017, le CCAS d'Agde fait le lien entre les travailleurs saisonniers et les seniors. Moyennant un loyer modéré, entre 200 et 400 euros par mois, ces derniers accueillent les jeunes pour une saison.

Favoriser les rencontres

L'autre levier est le développement de projets intergénérationnels entre les différents acteurs locaux et plus généralement de toutes les initiatives qui visent à favoriser la rencontre entre les générations. Des démarches qui nécessitent à la fois un décloisonnement des équipes des mairies, la plupart du temps dédiés à une tranche d'âge (jeunesse, petite enfance, seniors) et une coordination entre tous les acteurs du territoire, notamment entre les bénévoles et les professionnels. 

Créé en 2014, le dispositif MONALISA (composé à 40 % de collectivités, 40 % d'associations, fondations et centres sociaux et à 20 % d'acteurs du secteur sanitaire, social et médico social) remplit justement cette mission en réunissant sur un même territoire associations, collectivités territoriales, caisses de retraite, services d'aides à domicile. Les travailleurs sociaux, fonctionnaires territoriaux et responsables associatifs se rapprochent pour lutter plus efficacement contre l'isolement social des aînés, avec comme objectif de mobiliser la solidarité entre citoyens.

Dans les Côtes d'Armor, le CCAS de Quintin, associé à Familles Rurales, est allé à la rencontre des citoyens sur les marchés pour créer une mobilisation participative sur la commune. A Redessan, dans le Gard, le centre socio culturel Odyssée porte l'équipe citoyenne, qui est à l'origine de plusieurs initiatives intéressantes, comme la création d'une carte de visite "bénévole Monalisa", pour rassurer les personnes âgées quand un bénévole prend contact avec elles.

De son côté, le département de la Marne et ses partenaires ont créé le site "MonaLisa coopération 51" pour recenser toutes les actions destinées aux personnes âgées, à l'intention des usagers, des aidants et des professionnels. Parmi ces initiatives, des cafés des aidants, et des "bistros mémoire", lieux d'accueil des personnes vivant avec des troubles de la mémoire.

 

Au delà de ces initiatives, l'intergénérationnel est aussi une problématique traversante, qui dépasse les actions estampillées "intergénérationnel". Plus globalement, ce sont les territoires, les villes, les équipements qui doivent être pensés pour favoriser le mélange des générations. Les collectivités ont sans doute dans le passé eu trop tendance à construire des Ehpad dans les périphéries des villes, pensant que les aînés aspiraient majoritairement à une vie calme, en retrait. Il est peut-être temps de revenir sur ce choix et de permettre aux personnes âgées de vivre au cœur de la cité, pour qu'ils aient la possibilité de sortir de leurs murs, de se mêler aux flux de la ville et de fréquenter les mêmes équipements publics que les actifs comme les bibliothèques et les lieux culturels. 

Les initiatives se multiplient pour ouvrir les maisons de retraite sur l'extérieur et mélanger les personnes âgées et les plus jeunes. Des rencontres qui apportent autant aux enfants qu'à leurs aînés et répondent aux lacunes de nos sociétés.

Carole Gadet (*), chargée de projets intergénérationnels auprès de l'Education nationale et fondatrice de l'association Ensemble demain aime raconter l'histoire de James, un enfant de neuf ans violent, malheureux, au bord de la déscolarisation, qui avait changé d'attitude face à l'école le jour où, à l'occasion d'une rencontre intergénérationnelle, il avait rencontré Francine, une dame de 105 ans, avec laquelle il avait noué une réelle relation affective. Cette ancienne chapelière avait connu Edith Piaf et racontait aux enfants ses souvenirs, les anciens métiers. James, qui ne connaissait pas ses grands-parents et qui vivait dans un environnement très compliqué s'était mis à lire, pour pouvoir lui lire des livres, et avait réinvesti l'écriture pour lui écrire des lettres. 

Au-delà du storytelling, cette "belle histoire" a une vertu : elle montre que l'intergénérationnel est une affaire de réciprocité. Ces projets réussissent quand chacun y trouve un intérêt. L'intergénérationnel n'a rien à voir avec une "bonne action" à sens unique (selon le stéréotype bien connu "on vient briser l'isolement des personnes âgées en maison de retraite qui n'ont jamais de visite"), il vise à re-créer des liens, au bénéfice de la société toute entière.

Car au départ, c'est bien d'une dissolution des liens intergénérationnels dont nous souffrons. « Il faut tout un village pour élever un enfant » affirme un proverbe africain cité par Carole Gadet dans "son carnet de voyage intergénérationnel", publié en 2010, qui retrace des années de travail intergénérationnel mené au sein des écoles parisiennes et des maisons de retraite. Pour cette dernière, le lien entre les générations est primordial, car il « aide les plus jeunes à se construire, tout en redonnant une place aux aînés ». 

Une réponse à la disparition des "co-résidences intergénérationnelles" 

Or, cette dimension s'est effacée de nos sociétés. Le modèle rural où cohabitaient trois générations s'est définitivement effacé : les co-résidences liées aux coopérations professionnelles familiales (agriculture, artisanat, commerce) ont disparu du paysage. Et l'éclatement des familles, l'éloignement, ou encore les parcours d'immigration font que beaucoup d'enfants ne fréquentent pas leurs grands-parents. 

Une situation d'autant plus regrettable, qu'enfants et adultes ont tout à gagner à ces échanges. « En 1999, quand j'ai lancé mon premier projet intergénérationnel, j'étais loin de mesurer l'ampleur des bénéfices de ce type d'initiatives, pour les différentes générations. », explique Carole Gadet. A l'époque, la jeune femme est institutrice. Elle initie la première rencontre entre ses élèves et les résidents d'une maison de retraite du quartier sur un "déclic". « J'avais été très proche de mes grands-parents, et je ne comprenais pas pourquoi notre société mettait autant à l'écart nos aînés. Cette logique moderne de cloisonnement des âges me semblait un vrai gâchis… ». 

Carole Gadet découvre à cette occasion l'effet positif des ateliers intergénérationnels sur les enfants et les personnes âgées. « Très vite, je me suis rendue compte des retombées de ces rencontres sur ma classe. Celles-ci ont tendance à "apaiser" le climat scolaire, facilitent les apprentissages et permettent aux enfants de développer des compétences psycho-sociales, des valeurs de solidarité, fraternité et entraide, une empathie envers les autres ». Et ceci, durablement… Carole Gadet, qui est chargée des projets intergénérationnels éducation nationale et fondatrice de l’association Ensemble demain, mène à l'heure actuelle un doctorat sur les effets de l'intergénérationnel à l'école, a retrouvé quinze ans plus tard les élèves qui avaient vécu cette expérience avec elle. « J'ai été très étonnée, parce qu'ils semblent définitivement marqués par celle-ci. Certains ont choisi par la suite de faire leur stage de troisième en Ehpad, d'autres sont investis dans des associations, la plupart me disent qu'ils ont appris à faire attention à leurs voisins âgés et à leur proposer leur aide ».

Les publics intergénérationnels doivent être réunis autour d'un projet construit en amont, de manière cadrée, en appliquant une méthode et en poursuivant un objectif de transmission de savoirs et de partage.

Carole Gadet, chargée des projets intergénérationnels éducation nationale, fondatrice de l'association Ensemble demain

Les bonnes pratiques intergénérationnelles

Reste que l'intergénérationnel n'a aucun effet magique. Pour qu'une expérience soit réussie, il faut cocher certaines cases. « Croire qu'il suffit de juxtaposer les publics pour faire de l'intergénérationnel est d'une grande naïveté. Il faut les réunir autour d'un projet construit en amont, de manière cadrée, en appliquant une méthode et en poursuivant un objectif de transmission de savoirs et de partage », ponctue Carole Gadet. . C’est pourquoi elle a créé l’association Ensemble demain experte européenne en intergénérationnel qui propose des conférences, colloques et formations en réseau aux collectivités territoriales sur l’intergénérationnel (santé, éducation, loisirs, emploi, logement …).

Une approche développée par un nombre croissant d'Ehpad et de structures d'accueil de la petite enfance, qui rassemblent les générations autour d'activités comme la danse, la musique, le chant, le théâtre, des ateliers cuisine, jardinage, lecture, etc.  Des expériences fructueuses quand elles favorisent la liberté de chacun (libre à qui veut de s'inscrire à l'activité "intergénérationnelle"), la participation active de tous et la réciprocité.  

Tour à tour, l'enfant, l'adolescent, la personne âgée est celui qui découvre, apprend à l'autre ou avec lui. Un jeune apprend au résident d'un Ehpad comment utiliser une tablette, un senior dévoile une recette de cuisine de son enfance ou raconte sa vie lors d'un atelier mémoire pour la mettre en relation avec celle des enfants et produire ensemble un récit, un livre, etc.

Des crèches à l'intérieur d'un Ehpad

Ces échanges sont parfois facilités par le partage de locaux entre crèches et maison de retraite, ou encore par leur proximité. En 2012, l'Ehpad Les orchidées de Tourcoing, décide de s'associer à une crèche pour créer une structure intergénérationnelle. Chacun dispose de ses propres locaux et de son jardin séparé par des clôtures. « Mais enfants et résidents se rencontrent au moins une fois par semaine pour des ateliers programmés à l'avance par les équipes des deux établissements », raconte Dorothée Poignant, directrice de l'Ehpad. Les résidents viennent par exemple lire des histoires aux enfants dans la crèche, ou retrouvent les enfants pour des séances de jardinage ou de cuisine. Les animateurs établissent des binômes entre les deux publics. « Le contact s'établit très naturellement. Les enfants sont sans filtre. Ils posent des questions qu'un adulte n'oserait pas : "pourquoi tu es dans un fauteuil roulant?" », témoigne Dorothée Poignant. 

De leur côté, les aînés apprécient d'être actifs et de se sentir utiles. « Certains nous disent : "ici, on fait toujours tout à notre place". Ils sont contents de pouvoir donner des conseils lors des ateliers, d'apprendre des choses aux enfants ». 

Des rencontres stimulantes pour chacun, qui brisent la routine de la maison de retraite et constituent, selon Clément, animateur de l'Ehpad Les orchidées, « le meilleur des médicaments pour les résidents ». Certaines personnes désorientées trouvent un repère temporel grâce à ces rendez-vous réguliers, d'autres y gagnent une bonne raison pour se lever le matin et vaquer à leurs occupations, en attendant le temps de la rencontre.

Autant d'effets positifs qui relèvent d'un travail de fond entre les animateurs de la maison de retraite et équipes de puériculture. Pour trouver les activités qui vont permettre à ces différentes générations de se rencontrer, tenir compte du rythme de chacun, de la fatigue des plus âgés, mais également pour ne pas les exposer aux virus et maladies infantiles des plus jeunes !

* Carole Gadet est membre du réseau de chercheurs européens COST expert en intergénérationnel. Elle est à l'origine du programme intergénérationnel éducatif "Ensemble Demain" développé dans plus de 90 départements en partenariat avec l’association « Ensemble demain » en réseau avec les inspections académiques, collectivités, réseaux petite enfance, jeunesse et seniors. 

Depuis 2018, le CCAS propose aux étudiants une colocation à loyer modéré à proximité de la maison de retraite. En échange du logement, les étudiants donnent au minimum trois heures de leur temps aux résidents dans le cadre de projets intergénérationnels. La formule fonctionne…

En 2018, la ville de Montpellier travaille à la "reconversion" d'anciens appartements de fonction au sein de ses Ehpad. Anciennement occupés par des directeurs et sous-directeurs d'établissement, ces derniers sont désormais inoccupés et en attente de rénovation. Annie Yague, adjointe au maire de Montpellier déléguée aux affaires sociales et vice-présidente du CCAS tombe alors sur une vidéo Youtube qui présente les expériences de colocation étudiante dans le nord de l'Europe. Eureka ! Elle, décide de s'en inspirer.

A la rentrée universitaire de 2018/2019, une dizaine de colocations sont proposées dans les logements de fonction de trois Ehpad, à des étudiants, sous condition de ressources, selon les revenus des parents. Mais le plus important est l'engagement de l'étudiant auprès des personnes âgées.  Celui-ci doit proposer un réel projet intergénérationnel et consacrer chaque semaine au moins trois heures de son temps aux résidents. En contrepartie, il bénéficie d'un un loyer modéré (à partir de 180 euros toutes charges comprises hors APL) pour une chambre dans un appartement partagé dans un environnement très qualitatif, par exemple au sein d'une villa attenante à l'Ehpad. « Les étudiants ne sont pas logés dans la maison de retraite, comme cela peut se faire avec d'autres initiatives, mais à proximité. C'est important pour nous, car nous souhaitons que chacun puisse vivre pleinement sa vie d'étudiant ou de résident », explique Annie Yague.

Un an après cette première initiative concluante, le CCAS a décidé de poursuivre l'initiative et l'a fait même monter en puissance. Sur l'année 2019/2020, ce sont une vingtaine d'étudiants qui bénéficient de ce dispositif, dont certains qui étaient déjà là l'année dernière. Désormais, cinq Ehpad les accueillent. Les profils et les projets, en rapport ou non avec les études, sont très diversifiés. 

Cette initiative rejoint un mouvement plus général d'ouverture de l'établissement sur l'extérieur, avec notamment une proposition de "table d'hôte" : les personnes âgées du quartier ont la possibilité de prendre leur repas à l'Ehpad, de profiter des activités et de rentrer chez eux le soir. Une manière douce d'assurer une transition entre le maintien à domicile et une éventuelle entrée en maison de retraite. 

Musicothérapie et cinéma

Un étudiant cinéphile organise des séances de cinéma le dimanche après-midi, un moment compliqué pour les personnes âgées qui n'ont pas de visite et se sentent isolées. Ce rendez-vous hebdomadaire permet aux résidents une fois la projection terminée d'échanger leurs impressions. D'autres étudiants développent des projets autour de la musicothérapie. L'équipe d'un Ehpad a ainsi mis à disposition d'une jeune pianiste un chariot pour qu'elle puisse faire des petits concerts dans les chambres. D'autres encore proposent des soins esthétiques, très prisés des résidents, des jeux de société, des sorties, du chant, et. Mais le partage s'effectue dans les deux sens : des résidentes d'un Ehpad ont ainsi mis en place des ateliers pour apprendre aux étudiants à tricoter.

« En lançant cette initiative, j'avais l'intuition qu'il se passerait des choses intéressantes sur le plan humain. Mais je n'avais pas imaginé à quel point. Chacun, étudiants comme résidents ont montré une capacité d'adaptation très grande, alors qu'on attribue rarement cette aptitude aux plus âgés ». Entre certaines personnes, les liens sont devenus très forts. « J'ai entendu des étudiants dire "Mme untel, est devenue une amie". Les résidents deviennent des grands-parents de substitution pour ceux qui n'ont pas connu leurs aïeux, ou qui sont éloignés d'eux ». Car les plus jeunes, comme les aînés, peuvent aussi se sentir seuls et isolés.

Tous les jeunes bénéficient de l'appui et de l'accompagnement du CCAS dans leur projet d'activité et des psychologues des Ehpad. Les personnes âgées sont un public fragile, qui se fatigue vite et la bonne entente entre les générations n'a rien d'automatique. Les équipes du CCAS sont là pour faire en sorte que la rencontre soit possible et donner aux étudiants repères, conseils et retours d'expérience. 

L'ouverture des Ehpad sur l'extérieur

Réduire l'isolement des personnes âgées, lutter contre la précarité des étudiants et renforcer le lien social dans les quartiers… Le projet présente plus d'un intérêt. Mais son originalité réside aussi dans sa vision élargie de la solidarité… "Le projet est plus vaste que la problématique intergénérationnelle. A travers lui, nous avons voulu créer une chaîne de solidarité entre des jeunes gens, des agents du CCAS et d'autres publics", analyse Annie Yague. La rénovation des appartements a ainsi été confiée à des jeunes en insertion professionnelle, dans des chantiers citoyens ou éducatifs encadrés par les services techniques du CCAS. Une expérience qui a joué le rôle de déclic pour l'un d'eux, qui, découvrant l'univers des Ehpad, a décidé d'y effectuer un service civique puis suivi un cursus de formation pour devenir accompagnateur de vie. 

En 2018, l'initiative a reçu le prix « Territoria or 2018 » dans la catégorie Civisme et Citoyenneté et le prix coup de cœur « Territoires Audacieux ». La ville de Montpellier complète le dispositif l'année prochaine avec 10 logements étudiants supplémentaires et poursuit les projets intergénérationnels, entre tous les publics. 

Les liens intergénérationnels seraient-ils en train de s’effacer dans notre société ? Ce n’est pas ce qu’observe le psychosociologue Jean-Jacques Amyot, spécialiste du vieillissement. À ses yeux, les relations entre les générations résistent plutôt bien. Mais la prise en charge publique des différents âges, encore trop souvent sectorisée, ne favorise pas suffisamment leurs rencontres. Et les stéréotypes continuent de faire des ravages.

De quoi parle-t-on quand on parle d’« intergénérationnel » ?

C’est un terme qui n’a pas de définition très précise. Mais on pourrait dire qu’il s’agit d’une dynamique de relations croisées entre générations. Pour qu’il y ait « intergénération », il faut qu’il y ait des échanges. L’exemple type étant à l’intérieur de la famille où on échange des biens, des services, de l’amour… parce qu’on n’échange pas que des choses pratiques, on échange aussi des statuts sociaux. 

Pour répondre, il faut aussi se demander ce qu’est une génération. Selon la théorie du sociologue et philosophe Karl Mannheim, il s’agit d’un ensemble de personnes, à peu près dans la même tranche d’âge, qui, au moment de la construction identitaire, donc plutôt sur la fin de l’adolescence, sont témoins d’un même événement marquant. Je pense toujours à la chute du mur de Berlin. Bien sûr, plusieurs générations assistent à ce même événement, mais, pour Karl Mannheim, la génération qui est en train de se construire identitairement va prendre possession de cet événement de façon singulière : elle va se reconnaître comme la génération de la fin du conflit est-ouest en Europe. Et Mannheim affirme que cela va lui forger une identité particulière avec une vision du monde et un comportement qui lui sont propres : c'est cela qui fonde une génération.

En réalité, nous nous caractérisons par deux appartenances générationnelles. L’une à l’intérieur de la famille : nous nous situons tous dans une lignée générationnelle avec des parents, des grands-parents… puis éventuellement des enfants, des petits-enfants, qui nous repositionnent sur cette lignée. Et puis, il y a cette appartenance socio-historique, qui, elle, sera toujours la même : si j’appartiens à la génération des baby-boomers, ce sera le cas jusqu’à ma mort.

Quand la problématique intergénérationnelle est-elle devenue une préoccupation des acteurs publics et pour quelle raison ?

Ce thème apparaît dans les politiques publiques dans les années 1980. L’Année européenne des personnes âgées et de la solidarité entre les générations, par exemple, date de 1993. Ce mouvement est lié à la crainte d'une perte de cohésion de la société. Un discours commun se constitue, selon lequel la société se délite, les individus sont de plus en plus individualistes, qu’ils ne veulent plus payer pour la retraite des autres, etc…  Que ce soit vrai ou faux n'est pas la question : cette crainte émerge. 

Derrière l’intergénérationnel, il y a un enjeu de solidarité. Un doute s'installe quant au maintien des solidarités entre les générations en raison du vieillissement de la population. On est dans une société où cohabitent 3-4 générations : il y a aujourd’hui 2 millions d’arrière-grands-parents en France ! On vit maintenant entre générations d’adultes, au-delà des parents-enfants, pendant très longtemps. Aucune société n’a fait ça avant nous. 

Que pensez-vous des politiques intergénérationnelles et des initiatives prises dans ce domaine ? 

Ces politiques sont une réponse à la crainte que je viens d'exposer. Elles partent du postulat que d'une génération à une autre, les visions du monde, le projet social, les intérêts sont extrêmement différents et qu'en conséquence, il faut mettre en place tout ce qui sert à bâtir une société cohérente et solidaire. D'où les initiatives intergénérationnelles, pour y remédier… 

Le problème vient des modalités de ces politiques, dont l'approche est parfois simpliste : elles se polarisent souvent sur les plus vieux et les plus jeunes… L’exemple typique est le logement intergénérationnel. Le calcul est le suivant : d'un côté on a des personnes âgées qui sont seules et qui ont des petits revenus ; de l'autre, des jeunes qui ne savent pas comment se loger. Pourquoi ne pas demander aux premières d'héberger les seconds ? Mon sentiment est que sous couvert d'intergénérationnel, on cherche en fait à résoudre deux problèmes économiques !

Les inquiétudes auxquelles ces initiatives répondent seraient-elles donc infondées, selon vous ?

En partie, oui. On a le sentiment que les relations entre générations sont en train de disparaître, mais en réalité, elles sont partout ! Regardez le monde du travail, ou l’école où se retrouvent des adultes jusqu’à 65 ans et des enfants de 3 à 18 ans : ce sont bien des organisations intergénérationnelles. Dès qu’il y a des choses à échanger, par exemple, dans un centre socio-culturel où on propose des activités en commun avec plusieurs générations présentes, il y a de l’intergénérationnel.

Est-ce qu’il n’y a pas malgré tout nécessité à organiser la société pour favoriser ces rencontres ?

Bien sûr, car les freins aux échanges entre générations sont puissants. Ces différentes populations ne vivent ni dans les mêmes espaces ni dans les mêmes temps. Le temps social est organisé en fonction des générations, notamment à travers le temps du travail et le temps scolaire. Il faut donc trouver des temps partagés pour permettre aux générations de se retrouver. S'ajoute à cela la question des territoires et des institutions. Les différents âges de la vie n’investissent pas les mêmes territoires et les institutions sont souvent des marqueurs générationnels : inutile d’ouvrir des rencontres dans le club seniors ou la salle d’animation, lieu de regroupement des jeunes… Peut-être après !

L’autre difficulté réside dans les représentations que chacun se fait des autres générations. Les stéréotypes croisés sont catastrophiques. On n’imagine même pas, par exemple, avoir la même activité, le même hobby que quelqu’un de l’âge de ses grands-parents ou de ses petits-enfants. Alors qu'en réalité, on observe aujourd'hui autant de différences à l’intérieur d’une génération qu’entre les générations. Il y a vraiment un travail à faire pour changer les représentations et réfléchir à ce que l’on transmet à nos enfants. Les tout-petits n’ont aucun préjugé sur le grand âge par exemple, c’est nous qui avons peur, pas eux !

Quel rôle les collectivités territoriales pourraient jouer, selon vous, pour lever ces freins ? 

Mon sentiment est que les collectivités, particulièrement les communes, ont pris conscience depuis une dizaine d’années de l’importance de cette question. Il existe une réflexion et un véritable travail de terrain avec les associations. Les initiatives fleurissent un peu partout.  

Mais ces politiques sont souvent compartimentées : dans les communes, on retrouve souvent l’élu chargé de la petite enfance, l’élu chargé des retraités, du grand âge, etc. Bien sûr, il y a des spécificités propres à chacun de ces publics. Mais qui fait le lien entre eux ? 

Le problème est ancien : cela fait 50 ans qu’on série les problèmes par âge.  Ne peut-on pas faire aujourd’hui le chemin inverse et réfléchir d’abord aux conditions de l’intergénération ? Cela ne passe pas forcément par des dispositifs intergénérationnels spécifiques, à l'égard desquels je suis un peu sceptique. On projette de faire de la photo, de la randonnée ou d’apprendre à cuisiner, pas de « faire de l’intergénération », mais on peut souhaiter pour ces activités une diversité des âges…

L'important, à mes yeux, est de faire en sorte que chaque initiative publique permette à toutes les générations d’être mobiles, de se rencontrer, de réaliser des choses ensemble. Une fois que l'on se rencontre, on s’aperçoit alors que l'on partage certaines passions, ouvrant ainsi sur de nouveaux possibles et un autre regard sur les âges de la vie. La vraie question est finalement celle-ci : qu’est qu’on a à échanger ensemble ? Qu’est-ce qu’on a envie de partager ? Prenons le temps de nous la poser…

4,6 millions de Français de 60 ans et plus ressentent de la solitude et 3,2 millions d'aînés sont en risque d'isolement relationnel, selon une étude publiée par l'association Les Petits Frères des Pauvres en septembre 2019. Un constat plus ou moins grave selon les territoires qui révèle l'urgence des politiques intergénérationnelles.

Pour beaucoup, la canicule de 2003 a fait l'effet d'un électrochoc, montrant de manière dramatique que de nombreuses personnes âgées vivaient isolées, sans aucun contact avec l'extérieur. Plusieurs institutions s'intéressent alors à la question de l'isolement social, comme la Fondation de France, qui instaure en 2010 un baromètre de la solitude en France auprès des Français de plus de 18 ans. Depuis 2016, changement de méthodologie : celui-ci ne tient plus compte des Français de plus de 70 ans. L'association Les Petits Frères des Pauvres, qui œuvre depuis 1946 auprès des personnes âgées en situation d'isolement et de précarité, s'en inquiète d'autant plus que les dernières études avaient pointé l'isolement croissant des plus de 75 ans. Elle décide donc de réaliser sa propre enquête, avec l'aide de l'institut CSA. Baptisée "Solitude et isolement quand on a plus de 60 ans en France en 2017", publiée le 28 septembre 2017. Cette première édition confirme l'ampleur du phénomène d'isolement des aînés et conforte l'association dans sa volonté d'en faire un combat prioritaire. 

En septembre dernier elle publiait un nouveau rapport, centré cette fois-ci sur les territoires : "solitude et isolement des personnes âgées en France : quels liens avec les territoires". Objectifs ? Mesurer et caractériser ces situations d'isolement, mais aussi mettre en lumière quelles régions sont les plus impactées. 

Selon cette étude, réalisée entre mars et avril 2019, 4,6 millions de Français de 60 ans et plus ressentent de la solitude (soit 27 % de cette tranche d'âge). Ce phénomène touche particulièrement les femmes, les personnes de 85 ans et plus et les personnes aux revenus modestes. Par ailleurs, il est plus marqué dans certains territoires : en région Centre Val-de-Loire, 40 % des aînés se sentent seuls et 12 % de façon régulière. Ce chiffre est également assez élevé en Bourgogne Franche-Comté (34 %) et Nouvelle-Aquitaine (32 %). 

Un risque d'isolement relationnel

Autre enseignement de l'étude, 3,2 millions d'aînés (soit 19 % des 60 ans et plus) sont en risque d'isolement relationnel, car ils passent des journées entières sans adresser la parole à personne. Cette situation touche majoritairement les plus de 80 ans (plus de la moitié des personnes). 66 % sont des femmes et 75 % ont des revenus inférieurs à 1000 € mensuels. Pour l'association, ces chiffres sont les plus préoccupants car cette population privée de liens familiaux, amicaux, de voisinage ou associatifs risque de basculer dans une situation de mort sociale. Là encore, certaines régions sont plus impactées que d'autres. Dans la région Centre Val-de-Loire, 27 % des plus de 60 ans sont concernés, 22 % en Nouvelle Aquitaine et 24 % en Bretagne. 

Deux régions, le Centre Val-de-Loire et la Nouvelle Aquitaine cumulent les plus forts taux de solitude et d'isolement relationnel. Ces deux indicateurs sont également nettement plus élevés dans les Quartiers politique de la ville (QPV) : 32 % des habitants déclarent y souffrir de solitude (soit cinq points de plus que la moyenne nationale). Les aînés sont moins attachés à leur logement, leur quartier et leur ville que sur le reste du territoire et souffrent davantage du manque de solidarité entre voisins. Tout se passe comme si la perception négative de son environnement renforçait le sentiment d'isolement et de solitude. 

Les aînés, un angle mort des politiques de la ville

Or ce malaise, pointe l'association Les Petits Frères des Pauvres, constitue une sorte d'angle mort des politiques publiques, davantage concentrées sur la jeunesse et la prévention de la délinquance. Les personnes âgées ne représentent que 10 % des publics concernés par les actions financées par les contrats de ville. Pour l'association, l'affaire est claire : les personnes âgées sont en passe de devenir les grands oubliées des quartiers. 

Quid maintenant de la différence entre les villes et la campagne ? On pourrait intuitivement penser que le sentiment d'isolement est plus important en zone rurale. Or il est simplement différent. En zone urbaine, il est lié au recul des solidarités. Les relations de voisinage sont insuffisantes, en particulier dans les immeubles collectifs, à fortiori dans les QPV et HLM : l'habitat collectif ne favorise pas le collectif. Le dispositif Voisin-Age, initié en 2013, répond justement à ces lacunes, en permettant à des aînés isolés d'être en contact avec des voisins qui veulent s'engager dans une relation de partage, d'échanges et d'entraide.

Favoriser les liens sociaux de qualité, non marchands

En zone rurale, la solidarité et les relations de voisinage sont plus intenses. En revanche, les aînés se sentent isolés du fait de la raréfaction des services, des commerces et des transports. Dans les petites et moyennes villes, les personnes âgées cumulent les inconvénients des zones rurales (manque de services, de professionnels de santé, de commerces et de transport) et de la ville (perte des solidarités). Un cumul qui prend des allures de double peine. 

L'Association les Petits Frères des Pauvres n'en reste pas au simple constat. Face à cet isolement croissant, elle milite pour le développement des solidarités intergénérationnelles et "la création d'un lien social de qualité". "L'essentiel, c'est d'offrir à une personne âgée isolée la possibilité d'avoir une relation de qualité, basée sur la confiance, les échanges et l'occasion de pouvoir parler de préoccupations personnelles, d'avoir un soutien moral et affectif", rappelait-elle lors de la sortie de sa première étude sur l'isolement des seniors, en 2017.  

Soit un véritable plaidoyer pour le tissage des liens intergénérationnels non marchands. "Pour les Petits Frères des Pauvres, restaurer le lien social doit rester une démarche gratuite entre personnes qui ont choisi de se rencontrer. Les offres payantes sont des offres de service qui peuvent permettre d'aider les personnes âgées dans leur vie quotidienne, mais ne peuvent en aucun cas se présenter comme des acteurs de la lutte contre l'isolement". Une mise au point utile à l'heure où les frontières du social et de l'économique, du marchand et non marchand semblent parfois difficiles à retracer, dans le nouvel eldorado de la Silver Economy.